• Roger Pierre

    - " Mon rêve serait de mourir sur scène, exactement comme Molière... "

    ROGER PIERRE
    (30 août 1923 / 23 janvier 2010)
     
    Cette phrase c'est ce que Roger Pierre nous avait confié lors d'une rencontre en 2006 au Festival de télévision de Monte Carlo. Hélas, le destin, toujours aussi contrarié et contrariant en a décidé autrement.
    C'est le crabe qui l'a cloué sur un lit d'hôpital. C'est le cancer qui a eu le dernier mot, faisant définitivement taire cet amuseur public numéro 1, si cher à notre coeur.
    Jusqu'au bout, Roger Pierre aura lutté avec cette force de caractère, cette volonté de fer et surtout cet optimisme forcené qui lui ressemblaient tant. Mais à 86 ans, l'humoriste vient de nous offrir sa plus mauvaise blague. Un drôle de drame à l'image de sa vie tout aussi tragi-comique...
     
         Né le 30 août 1923 dans le 13è arrondissement de Paris, Roger Pierre est un descendant direct de Napoléon. Du côté du grand-père maternel, ils sont maraîchers et possèdent des champs d'oignons qui s'étendent jusqu'à la butte Montmartre. Des champs qui seront réquisitionnés par le gouvernement pour construire le Sacré-Coeur. Le petit Roger grandit entre Fernand, un papa tailleur, et Marthe, une maman couturière, ancienne première main chez Patou. Bref, maman coud et papa pique. Malgré la perte de sa main, arrachée par un obus, Fernand Pierre est même un excellent tailleur pour hommes, et remarquable horticulteur à ses heures perdues. La famille habite un 6è étage sous les toits, proche du Panthéon, avec fenêtres mansardées, pots de géraniums et cage à serin siffleur. Un petit bonheur tranquille qui vole en éclats l'année où Roger souffle ses dix bougies. Son père quitte brutalement le domicile conjugal pour aller vivre avec sa maîtresse, à Montgeron, près de Paris. Un vrai traumatisme dans la vie du petit garçon.
    " Toute mon enfance, j'ai vu ma mère pleurer et espérer en vain le retour de papa. Aussi, je me suis juré que jamais je ne ferais souffrir une femme comme ça. "
    Roger grandit avec l'absence si présente du père et le spleen si lourd de sa mère. Mère et fils désertent alors le Panthéon pour s'installer à Saint-Ouen, chez le papa de Marthe, modeste employé à la Banque de France.
         Tandis que Marthe demande le divorce et ouvre sa propre maison de couture, Fernand épouse sa maîtresse, change de nom et même de religion. Il devient protestant (comme sa nouvelle femme) et a un autre fils qui va alors complètement gommer l'existence de Roger. A peine le reçoit-il un mois par an, pendant les grandes vacances. Pourtant, en 1934, dans un concours d'horticulture, Fernand gagne le premier prix avec un dahlia rouge qu'il a tendrement prénommé... Roger Pierre ! Cela ne suffit pas à combler le fossé qui s'est définitivement créé entre le père et le fils. A 12 ans, Roger prend la décision de ne plus revoir son père. C'est par un notaire qu'il apprendra sa mort, en 1945. La disparition de ce père si absent sera un terrible coup dur pour Roger, qui a alors 22 ans. L'âge de toutes les audaces, de tous les courages. L'âge de courir les filles. Mais Roger a peur, tellement peur ! D'une timidité maladive, il n'ose les aborder. Surtout, il ne veut pas courir le risque de tomber amoureux, de souffrir ou de faire souffrir. Il ne veut pas non plus abandonner sa mère qu'il a vue si malheureuse pendant tant d'années. Cette mère courage qui a tout sacrifié pour éduquer son fils chéri qu'elle rêve désormais de voir rentrer à la Banque de France, prenant ainsi la suite de son grand-père et de son oncle.
        Mais Roger a d'autres ambitions: la scène pour oser toutes les scènes, pour tenter tous les possibles, être enfin cet autre qui ne lui ressemble pas du tout. Sa rencontre avec Jean-Marc Thibault sera déterminante. En lui, il trouve surtout le frère qu'il n'a jamais eu. Nés à six jours d'intervalle, le même mois et la même année, voilà deux êtres que tout oppose et pourtant si complémentaires. Car si Roger ne veut pas entendre parler d'amour, Jean-Marc, lui, est déjà marié et père de famille. Entre vie d'artiste et vie de famille, Roger a fait son choix ! Par fidélité pour sa mère, pas question de se faire passer la corde au cou ou la bague au doigt. Mais en 1965, Marthe ferme les yeux, laissant Roger plus seul et désemparé que jamais. Heureusement, c'est à cette époque qu'il fait la connaissance d'Ingrid, une jolie manucure scandinave dont il tombe fou amoureux. Cette fois, il se lance: à 44 ans, enfin, le voilà prêt à faire le grand saut. Un an plus tard, la naissance de son fils Jean-François est un immense bonheur dans la vie de l'artiste, enfin réconcilié avec l'amour. Roger va alors donner à Ingrid tout ce que sa mère Marthe n'a jamais eu. Et le petit Jean-François aura le plus merveilleux des pères à ses côtés. Pour couler des jours heureux, Roger achète une magnifique propriété à Ermenonville. Au milieu d'un océan de muguets, il goûte enfin une sérénité bien méritée : entouré de 80 perruches, de 9 poules et de 12 canards, Roger abuse de verdure, d'amour et d'oxygène. Il ne fume pas, ne boit pas et adore partir en thalasso. Le secret de sa bonne humeur ? La douceur d'Ingrid et le sourire de son fils Jean-François, devenu pianiste de jazz, dont il disait très fièrement: " Il réalise mon rêve de petit garçon, il est devenu gentleman farmer."
         Ces dernières années, Roger Pierre avait eu la tristesse de voir nombre de ses amis partir les uns après les autres: Darry Cowl, Raymond Devos. Lui-même rattrapé par la maladie, il avouait récemment: " Je sais que bientôt je rejoindrai maman au cimetière de Saint-Ouen. Ce jour là, je veux juste quelques fleurs, de préférence des roses et d'un montant inférieur à 80 euros... Le jour de mon enterrement, je ne veux personne et surtout pas un bouquet de fleurs qui oserait me voler la vedette..."
         Après avoir passé soixante ans de sa vie sur les planches, c'est un bien triste tomber de rideau pour l'artiste fantaisiste qu'il était. Ce virus du rire et de la comédie, il l'avait attrapé très jeune quand la guerre l'avait obligé à abandonner ses études de commerce pour se lancer dans la vie active. A 20 ans, il quitte Paris pour devenir éducateur. Au centre de Bazincourt, il s'occupe d'enfants devenus orphelins à cause des villes bombardées par les Allemands. Chaque jour, Roger s'emploie à aider ces enfants du malheur à retrouver la joie et surtout l'envie de vivre. " Chaque sourire arraché à ces gamins constituait la plus grande des victoires..."
         Une vocation est née ! Roger Pierre veut rire et faire rire, distraire et amuser. Face à tant de détresse, l'humour devient alors sa seule arme fatale.
         La guerre finie, Roger Pierre accumule les petits boulots: démarcheur en publicité, secrétaire dans une maison de disques et enfin speaker publicitaire à Radio Luxembourg. C'est là qu'il fait la connaissance en 1947 de Jean-Marc Thibault. Le coup de foudre ! Amical mais aussi professionnel. Jean-Marc et Roger vont s'unir pour le meilleur sans le pire, formant pendant vingt-huit ans un duo d'enfer ! Dès leur premier sketch, Cyrano de Bergerac à la manière de Marcel Pagnol, puis Cyrano de Bergerac à la manière de Peter Cheyney (le préféré du général de Gaulle), le succès est au rendez-vous. Du Caveau de la République en passant par le Don Camillo, les deux compères deviennent les rois de la scène, les princes du music-hall. Bobino les acclame et l'Olympia leur déroule son tapis rouge. Les deux fantaisistes font également les beaux soirs des cabarets parisiens comme Le Tabou, Le Caveau de la terreur, L'Amiral, le Moulin Rouge où leurs sketchs, en particuliers Le Tuyau de caoutchouc, font le bonheur du grand public. Roger écrit, et Jean-Marc met en scène. A eux deux, ils écriront quelque 3 000 sketchs, conjuguant textes, mimes et chansons et utilisant une multitude d'accessoires. Leur succès est tel qu'il les entraîne dans la France entière. Ensemble, ils réalisent également le film La Vie est belle en 1956. Leur entente est parfaite, aussi bien à la scène qu'à la ville. " Nous ne nous sommes disputés qu'une seule fois en 1952, à cause d'un sandwich ", avouera Roger. Dans les années 70, on les voit très souvent à la télévision dans les fameuses émissions de Maritie et Gilbert Carpentier. Eux-mêmes sont les créateurs d'émissions de variétés à succès, notamment La Grande Farandole et Deux sur la 2. Entre 1972 et 1975, ils installent leur réputation d'humoristes avec les fameuses séries historico-comiques Les Maudits Rois fainéants et Les Z'Heureux Rois z'Henri.
         Mais en 1975, la rupture est consommée ! Un divorce fait à l'amiable et d'un commun accord. Chacun, désormais, veut prendre son envol, asseoir son indépendance, gagner en autonomie. Pourtant Roger et Jean-Marc resteront toujours très proches, attentifs l'un à l'autre, nostalgiques de cette belle époque drôle et insouciante... A tel point qu'ils ne résisteront pas à de savoureuses retrouvailles: une première fois en 1984 pour le spectacle Nos premiers adieux au Théâtre Antoine, à Paris, puis une seconde fois à l'Olympia, en 1990.
         La carrière de Roger Pierre en solo sera aussi très importante, tant au théâtre, qu'au cinéma. Sur les planches, le comédien enchaîne les comédies de boulevard: Le Pirate, Mary Mary (1963), Qui est cette femme ? (1967), Voyez-vous ce que je vois ? en 1976 avec Jean Le Poulain au Théâtre de la Michodière, Santé publique durant trois saisons, entre 1972 et 1978. En 1979, il fait les beaux jours de la Comédie des Champs-Elysées avec Le tour du monde en 80 jours aux côtés de Daniel Ceccaldi et Jean-Pierre Darras. Suivent Le Légataire universel en 1980, Le Divan (1981/82), Monsieur Masure (1987), La Nuit de Barbizon (1994), Feu la mère de madame (1998) et La Soupière (2001).
         Au cinéma, sa première apparition date de 1946 avec le rôle épisodique d'un maquisard dans Le père tranquille. En 1952, il joue l'amoureux de Brigitte Bardot dans Le trou normand.
    " Nous avons recommencé la scène du baiser 27 fois car le metteur en scène disait qu'elle ne savait pas embrasser..."
         Un an plus tard, il retrouve B.B dans Le portrait de son père. Dès lors, il peut se targuer de jouer avec les plus belles: Jeanne Moreau dans M'sieur la Caille (1955), Line Renaud dans La Madelon (1955), Dany Robin dans Paris canaille (1956). En 1960, il donne la réplique à Louis de Funès dans Les Tortillards. En 1962, il y a l'inoubliable Tartarin de Tarascon, de Francis Blanche. Un an plus tard, il s'en donne à coeur joie dans Les Durs à cuire, avec Poiret et Serrault. Habitué des films comiques, il ose pourtant un registre différent dans Mon oncle d'Amérique, d'Alain Resnais en 1980. C'est avec ce même metteur en scène qu'il apparaîtra pour la dernière fois au cinéma en 2009 dans Les Herbes folles, qui était en compétition au Festival de Cannes.
         Avant que la maladie ne le rattrape, Roger Pierre continuait d'écumer les scènes de France avec ses " One-man seul ". Sur TF1, il aura été également chroniqueur dans l'émission Incroyable mais vrai. Entre deux bouquins de souvenirs et d'anecdotes, il banissait le mot retraite. Pilier incontournable des Grosses Têtes, il était aussi très fier de la Légion d'honneur qu'il avait reçue des mains de François Mitterand. Légion qu'il avait méritée en tant qu'artiste fantaisiste. C'est d'ailleurs l'image que Roger Pierre voulait que l'on garde de lui. Un peu trop réducteur à notre goût, car ce touche-à-tout doué pour le bonheur avait cette grande politesse de l'âme: celle de rire de tout, du pire comme du meilleur, et surtout de lui-même. Et parce que son coeur d'artiste n'était jamais de Pierre, le nôtre n'a pas fini de se languir de ses bons mots et autres jeux d'esprit.
     
     
    _____________________________________Corval & Stephanie L.
     


  • Commentaires

    1
    Gilou
    Mercredi 24 Novembre 2010 à 23:12
    Merci de nous avoir rappelé les bons souvenirs de cet artiste
    2
    Pierre Gilou
    Vendredi 11 Mars 2011 à 13:31
    Très touchante cette biographie qui colle avec la sympathie rayonnante qui émanait du visage de Roger Pierre
    3
    Pierre GILOU
    Vendredi 11 Mars 2011 à 14:05
    Je me dois de préciser que je n'ai rien de commun avec l'intervenant homonyme de nov 2010.
    J'en profite pour ajouter que je dois beaucoup à Roger Pierre car il est parmi les comiques qui m'ont le plus distrait au cours de ma vie.
    4
    nina
    Dimanche 1er Janvier à 22:07
    Moi dès que je voyais sa tête à la télé il me faisait rire j étais alors toute jeune.Il était tellement rigolo
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